« Tes désirs sont des ordres » : pourquoi Dieu n'est pas le génie d'Aladdin
Trois vœux, une lampe à frotter, et un génie qui obéit. C'est un dessin animé de 1992, et c'est aussi, sans qu'on se l'avoue, la façon dont beaucoup de chrétiens prient.
Tout le monde connaît l'histoire. Un jeune voleur des rues trouve une vieille lampe, la frotte, et un génie surgit dans un nuage bleu. Le contrat est simple : celui qui tient la lampe commande, le génie exécute. Trois vœux, pas un de plus.
Le film ajoute même les petites lignes du contrat. Le génie ne peut pas tuer, ne peut pas rendre quelqu'un amoureux, ne peut pas ramener un mort à la vie. Pour tout le reste : « tes désirs sont des ordres ».
C'est drôle, c'est inventif, et ça résume parfaitement une théologie que personne n'enseigne mais que beaucoup pratiquent.
Le système de la lampe
Regardez comment fonctionne le génie. Il a trois caractéristiques, et vous allez les reconnaître.
- Il appartient à celui qui tient la lampe. Peu importe qui vous êtes : le pouvoir est dans l'objet, pas dans la relation.
- Il faut bien formuler. Un vœu mal exprimé tourne mal. Toute l'intrigue repose sur la bonne formule au bon moment.
- Il ne sert qu'à obtenir. Personne ne frotte la lampe pour discuter avec le génie. On le fait sortir quand on a besoin de quelque chose, puis on le range.
Maintenant, pensez à certaines de nos prières. Le « au nom de Jésus » posé en fin de phrase comme on frotte une lampe, en espérant que la formule déclenche le résultat. La prière qu'on ne sort qu'en cas d'urgence, comme le décrivait l'article sur le mode survie. Ou cette idée, très répandue, que si la réponse ne vient pas, c'est qu'on n'a pas prié avec assez de foi, pas assez fort, pas avec les bons mots. Sur ce dernier point, la « confession positive » a poussé la logique jusqu'au bout : j'en parlais dans Au-delà du sortilège.
Jésus avait déjà vu venir le problème. Juste avant de donner le Notre Père, il prévient :
« En priant, ne multipliez pas de vaines paroles, comme les païens, qui s'imaginent qu'à force de paroles ils seront exaucés. Ne leur ressemblez pas ; car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. » Matthieu 6 : 7-8
Le païen de Matthieu 6, c'est Aladdin devant sa lampe : il croit que le résultat dépend de sa technique. Jésus répond par un seul mot qui change tout : Père. On ne frotte pas un père. On lui parle.
Les trois vœux de l'apôtre Paul
Il y a dans la Bible un homme qui a fait exactement trois demandes pour la même chose. Et ce n'est pas n'importe qui : c'est l'apôtre Paul.
Il souffre d'une « écharde dans la chair ». On ne sait pas précisément ce que c'était, une maladie, une infirmité, une opposition tenace. Ce qu'on sait, c'est qu'il a demandé à en être délivré. Trois fois.
« Trois fois j'ai prié le Seigneur de l'éloigner de moi, et il m'a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s'accomplit dans la faiblesse. » 2 Corinthiens 12 : 8-9
Trois vœux, trois fois la même demande, et la réponse est non. Si Dieu était un génie, Paul aurait mal formulé. Sauf que ce n'est pas le problème. Paul n'a pas reçu ce qu'il demandait : il a reçu mieux. Il a reçu la présence de Celui qui suffit.
Et il y a plus fort encore. Dans le jardin de Gethsémané, le Fils lui-même demande que la coupe soit éloignée. Puis il ajoute la phrase qu'aucun maître de la lampe ne prononcera jamais :
« Père, si tu voulais éloigner de moi cette coupe ! Toutefois, que ma volonté ne se fasse pas, mais la tienne. » Luc 22 : 42
Aladdin dit « je veux ». Jésus dit « que ta volonté soit faite ». Toute la différence entre la magie et la prière tient dans cette inversion.
Alors, à quoi sert de demander ?
Si Dieu sait déjà ce dont j'ai besoin, et s'il peut dire non, pourquoi demander ? C'est la vraie question, et la Bible ne l'esquive pas. Elle nous ordonne de demander, et sans fausse pudeur :
« Ne vous inquiétez de rien ; mais en toute chose faites connaître vos besoins à Dieu par des prières et des supplications, avec des actions de grâces. » Philippiens 4 : 6
Le grec du Nouveau Testament éclaire la chose. Le mot le plus courant pour « prier », proseuchomai, réunit deux éléments : euchomai, formuler un souhait, et pros, tourné vers, face à face. Prier, c'est donc porter un souhait face à quelqu'un. Le génie, lui, n'a pas de face : on ne le regarde pas, on l'utilise.
Jacques le dit sans détour : « Vous demandez, et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal, dans le but de satisfaire vos passions » (Jacques 4 : 3). Le problème n'est pas de demander. Le problème est de demander comme on commande.
Dans la prière, la demande ne sert pas à faire plier Dieu. Elle nous plie, nous. Elle nous oblige à nommer ce que nous voulons vraiment, à le déposer devant quelqu'un de plus sage que nous, et à repartir avec sa réponse, quelle qu'elle soit. Au bout du compte, le chantier qu'elle fait avancer, c'est le nôtre.
Le seul vœu qui valait quelque chose
Vous vous souvenez de la fin du film ? Aladdin a encore un vœu. Il pourrait tout garder pour lui. Il choisit de libérer le génie. Le seul vœu vraiment beau de l'histoire, c'est celui qui renonce au pouvoir sur l'autre.
L'Évangile va plus loin que Disney. Le Fils de Dieu n'a pas attendu qu'on le libère : il s'est dépouillé lui-même, « en prenant une forme de serviteur » (Philippiens 2 : 7). Pas pour obéir à nos caprices, mais pour nous libérer, nous. « C'est pour la liberté que Christ nous a affranchis » (Galates 5 : 1).
Nous ne tenons pas la lampe. Nous sommes les enfants d'un Père. Et c'est infiniment mieux.
Vivre ça cette semaine
- Écrivez vos demandes. Toutes, même les petites. Puis relisez-les en vous demandant : est-ce que je parle à un Père, ou est-ce que je passe commande ?
- Ajoutez une phrase. Après chaque demande, dites et pensez vraiment : « que ta volonté soit faite ». Si la phrase vous coûte, c'est qu'elle travaille.
- Gardez une trace des réponses, y compris des « non » et des « pas encore ». Dans six mois, relisez. Vous verrez souvent ce que Paul a vu.
- Ne priez pas seul. Une demande partagée avec deux frères ou sœurs de confiance devient plus honnête : on ose moins réciter une formule devant quelqu'un qui vous connaît. Pour le faire simplement, créez votre cercle sur Trait d'Union, c'est gratuit.
Prier à plusieurs, chaque semaine. Trait d'Union est une application gratuite pour tenir ses habitudes spirituelles à deux ou trois : un petit cercle de confiance, quelques questions honnêtes, et un journal de prière strictement privé où noter vos demandes et les réponses reçues.
Nous en reparlerons bientôt en vidéo sur la chaîne Verbe & Actes : « La prière n'est pas une liste de courses ».